En Ukraine, un permis de conduire, un passeport ou un acte de mariage peut être consulté depuis un téléphone. Avec Diia, l’administration numérique rassemble des documents officiels et environ 250 services en ligne, de la gestion d’un véhicule au dépôt d’une demande de mariage. Conçue avant l’invasion russe à grande échelle, cette plateforme a pris une nouvelle dimension depuis 2022 : elle doit rester accessible malgré les coupures d’électricité, les perturbations des réseaux et les cyberattaques.
Cette expérience intéresse désormais l’Europe. À Berlin, la ministre ukrainienne de la Transformation numérique, Oksana Ferchuk, a évoqué avec son homologue allemand une coopération entre équipes publiques et entreprises technologiques. L’enjeu dépasse la commodité des démarches : il s’agit de comprendre comment l’innovation numérique peut rendre l’État plus réactif, et comment une architecture conçue pour résister à la guerre peut inspirer la résilience numérique européenne. L’Ukraine ne propose pas un modèle à copier tel quel, mais un terrain d’apprentissage où les réussites comme les erreurs peuvent éclairer les choix de demain.
Sommaire
ToggleDiia, vitrine de la gouvernance électronique ukrainienne
Diia associe une application mobile, un portail web et des guichets physiques. D’après Oksana Ferchuk, l’application donne accès à plus de 30 documents numériques et la plateforme propose près de 250 services publics en ligne. Plus de 24 millions de personnes l’utilisent, selon les chiffres communiqués lors de l’entretien.
Les usages vont au-delà de la présentation d’un document à l’écran. Un automobiliste peut vendre sa voiture, autoriser un tiers à la conduire ou consulter et payer une amende sans se déplacer. La plateforme permet aussi d’entamer certaines démarches de mariage ou de divorce en ligne ; les Ukrainiens installés à l’étranger peuvent demander un mariage selon le droit ukrainien, puis recevoir l’acte officiel par courrier.
Cette approche repose sur une idée simple : les services publics numériques doivent s’adapter aux besoins quotidiens plutôt que reproduire en ligne les lourdeurs du papier. L’expérience ukrainienne rejoint les ambitions européennes autour du portefeuille d’identité numérique, mais elle pose aussi une question concrète : comment faire reconnaître des documents et des démarches d’un pays à l’autre ?
Des données distribuées plutôt qu’un dossier central unique
Pour fournir un service, l’administration doit souvent rapprocher des informations détenues par plusieurs organismes. Selon Ferchuk, les registres ukrainiens sont décentralisés : le système sollicite les données nécessaires à une démarche sans tout concentrer dans une seule base centrale. Cette organisation limite les accès superflus et participe à la protection des renseignements personnels.
Les informations sont également réparties selon leur sensibilité : données publiques, données personnelles protégées et informations classifiées soumises à des exigences renforcées. Cette séparation ne garantit pas une sécurité absolue — aucun système informatique ne le peut — mais elle permet d’adapter les contrôles à la nature des données. La gouvernance électronique repose ainsi autant sur des règles d’accès que sur une interface facile à utiliser.
Une transformation numérique lancée avant la guerre
La guerre a accéléré et mis à l’épreuve la numérisation du pays, mais elle n’en est pas le point de départ. Oksana Ferchuk situe les premières bases dans les années 2000, lorsque des entreprises ukrainiennes ont commencé à développer des produits numériques et à familiariser la population avec les services en ligne.
Une nouvelle étape s’ouvre en 2019 avec la création du ministère de la Transformation numérique. Des spécialistes issus du secteur technologique rejoignent alors les institutions, tandis que des responsables du numérique sont désignés dans les ministères et les grandes agences. Cette organisation aide l’État à concevoir des démarches transversales, qui exigent souvent de coordonner plusieurs administrations.
Le mode de travail compte autant que les outils. Lorsque la loi empêche de proposer une procédure plus simple, le gouvernement peut chercher à la modifier avec le Parlement, explique la ministre. À l’inverse, les équipes techniques doivent pouvoir tester de nouvelles approches, à condition de respecter les règles et de protéger les données. L’innovation numérique naît ici d’un équilibre entre expérimentation et responsabilité.
Ce que Berlin et l’Europe peuvent examiner
La coopération envisagée avec l’Allemagne doit permettre à des équipes d’experts d’étudier les services ukrainiens, d’en analyser la conception et, si une solution paraît adaptée, d’en réaliser un prototype. L’ambition est aussi de mettre en relation des partenaires allemands avec les entreprises de la GovTech Alliance of Ukraine, qui développent des outils pour les administrations.
Un transfert ne consisterait pas à reproduire Diia à l’identique. Les cadres juridiques, les infrastructures et les attentes des usagers diffèrent selon les pays. L’intérêt est plutôt de comparer les méthodes : simplifier un parcours administratif, éviter la collecte excessive de données et associer tôt les équipes qui utiliseront le service.
| Enseignement ukrainien | Application possible en Europe | Point de vigilance |
|---|---|---|
| Réunir documents et démarches dans un parcours numérique cohérent | Faciliter l’accès transfrontalier à certains services | Assurer la reconnaissance juridique des documents |
| Consulter uniquement les données utiles à une démarche | Réduire les échanges d’informations inutiles entre administrations | Maintenir des contrôles stricts et une traçabilité des accès |
| Tester rapidement des prototypes avec des usagers | Repérer les problèmes avant un déploiement à grande échelle | Prévoir des solutions de recours et d’assistance humaine |
| Préparer les services aux pannes et aux attaques | Renforcer la continuité des services essentiels | Évaluer les dépendances aux réseaux et aux fournisseurs cloud |
À terme, une meilleure interopérabilité pourrait permettre à des documents numériques d’être reconnus au-delà des frontières. Mais cet espace commun ne pourra fonctionner que si la confiance, la protection des données et les voies de recours progressent en même temps que la technologie.
Résilience numérique : maintenir les services malgré les frappes
En Ukraine, la continuité d’un service administratif dépend parfois d’éléments très matériels : l’alimentation électrique d’une antenne, la disponibilité d’un centre de données ou la possibilité pour les habitants de recharger leur téléphone. La ministre décrit des plans régionaux prévoyant des coupures pouvant durer jusqu’à cinq jours, ainsi que des batteries et des générateurs pour maintenir certaines stations de base en fonctionnement.
Les systèmes sont également sauvegardés afin de pouvoir être restaurés ou déplacés vers le cloud, voire vers des installations protégées lorsque la situation l’exige. Des exercices de déconnexion volontaire servent à vérifier que les équipes savent réagir avant qu’une panne réelle ne survienne. Une photographie d’un immeuble résidentiel de Kyiv privé d’électricité, prise le 20 novembre 2025, illustre la pression exercée sur les infrastructures durant les mois froids.
Cette préparation relève de la résilience numérique : ne pas seulement empêcher une attaque ou une panne, mais continuer à assurer les fonctions essentielles lorsqu’elles se produisent. Pour les gouvernements européens, l’enseignement est direct : la continuité doit être intégrée à la conception des services, avec des sauvegardes, des procédures de crise et des solutions de remplacement.
La cyberdéfense, une course permanente
Les systèmes publics ukrainiens sont la cible de milliers d’attaques chaque année, selon Ferchuk. Des centres d’opérations de sécurité surveillent les journaux informatiques, recherchent les comportements anormaux et adaptent les défenses au fur et à mesure que les méthodes adverses évoluent.
La ministre met également en avant le rôle de la communauté informatique et des universités. Elle estime qu’environ 20 000 nouveaux spécialistes du numérique arrivent chaque année sur le marché du travail. Des entreprises internationales de cybersécurité collaborent avec des équipes ukrainiennes pour tester et améliorer leurs outils dans un environnement où les menaces sont concrètes. Cette coopération transforme l’expérience de terrain en connaissances utiles à d’autres pays.
- Redondance : conserver des copies et prévoir des solutions de restauration pour les systèmes essentiels.
- Surveillance : analyser en continu les événements informatiques afin de repérer les anomalies rapidement.
- Préparation : exercer les équipes à des scénarios de coupure, de perte d’accès ou de déplacement des services.
- Coopération : partager les retours d’expérience entre administrations, spécialistes et fournisseurs de sécurité.
Les technologies de défense et la protection des réseaux civils ont un point commun : elles doivent évoluer au contact de menaces changeantes. Pour approfondir le rôle de Mykhailo Fedorov dans les enjeux de défense, on peut consulter cet éclairage sur son parcours et ses responsabilités. Les débats autour de la cohésion de l’armée et de ses défis sont également abordés dans cet article consacré aux tensions et aux divisions dénoncées au sein des forces ukrainiennes.
Intelligence artificielle : expérimenter sans perdre les garde-fous
L’Ukraine souhaite aussi faire de l’intelligence artificielle un outil au service de l’administration. Sa stratégie associe une infrastructure nationale en développement, des ressources cloud pour comparer les modèles et une préférence pour des modèles ouverts adaptés à des tâches précises. L’objectif est de construire une chaîne complète, depuis les capacités de calcul jusqu’aux applications accessibles au public.
Parmi les expérimentations évoquées figure un assistant destiné à orienter les citoyens vers le service administratif dont ils ont besoin. Diia, avec ses plus de 24 millions d’utilisateurs annoncés dans l’entretien, offre un point d’observation à grande échelle pour évaluer l’utilité d’un tel outil et repérer ses limites.
Ferchuk défend une approche pragmatique : l’IA peut accélérer l’analyse de grands volumes de données et réduire les tâches bureaucratiques répétitives, mais son usage doit rester encadré. L’Ukraine doit adapter sa législation au cadre européen de l’AI Act, tout en proposant à l’Europe de tirer des enseignements de ses essais avant de généraliser certaines applications. Expérimenter n’a de valeur que si les risques, les erreurs et les résultats sont documentés.
Pour l’Europe, l’enjeu n’est donc pas de choisir entre prudence et innovation. Il consiste à définir des limites claires, protéger les données et tester les outils dans des conditions contrôlées, tout en évitant qu’une réglementation trop lente ne prive les services publics de gains utiles.
Une expérience ukrainienne à adapter, pas à reproduire
L’Ukraine montre qu’une administration peut concevoir des services simples tout en s’appuyant sur une architecture distribuée, des équipes spécialisées et une préparation aux crises. Son expérience de guerre rend visibles des dépendances que les administrations découvrent parfois seulement lors d’une panne : énergie, télécommunications, hébergement et compétences humaines.
Pour les pays européens, la leçon centrale tient à la cohérence. Une application pratique ne suffit pas si les données sont mal gouvernées, si les services ne fonctionnent pas hors ligne ou si les citoyens ne savent pas comment contester une décision automatisée. La transformation numérique devient solide lorsque l’usage, la sécurité numérique et la continuité sont pensés ensemble.
Qu’est-ce que Diia en Ukraine ?
Diia est une plateforme publique qui associe une application, un portail web et des points de service physiques. Elle donne accès à des documents numériques et à de nombreuses démarches administratives en ligne.
Comment l’Ukraine maintient-elle ses services numériques pendant les coupures ?
Les autorités prévoient des générateurs et des batteries pour certaines antennes, conservent des sauvegardes, préparent des solutions de déplacement des systèmes et organisent des exercices de continuité.
Pourquoi l’expérience numérique ukrainienne intéresse-t-elle l’Europe ?
Elle offre des retours concrets sur la simplification des démarches, la protection de données distribuées, la cyberdéfense et la continuité des services sous forte pression. Ces solutions doivent toutefois être adaptées aux lois et aux besoins de chaque pays.
L’Ukraine utilise-t-elle l’intelligence artificielle dans les services publics ?
Le pays teste des applications d’IA, dont un assistant destiné à aider les citoyens à trouver le service administratif approprié. Les autorités mettent en avant la nécessité de fixer des garde-fous et d’évaluer les résultats.