|
EN BREF
|
À l’approche de leur rencontre à Washington, Donald Trump et Xi Jinping devraient aborder l’intelligence artificielle, devenue un enjeu majeur de puissance. Entre accès aux semi-conducteurs et aux terres rares, usages militaires, opérations d’influence et risques de déstabilisation intérieure, la compétition technologique entre les États-Unis et la Chine pourrait contribuer à redessiner les rapports de force du XXIᵉ siècle. L’expert en intelligence stratégique Franck DeCloquement analyse les mécanismes et les vulnérabilités de cette rivalité.
La compétition autour de l’intelligence artificielle ne se limite pas à la conception de modèles toujours plus performants. Elle concerne aussi l’accès aux composants, la maîtrise des données, la capacité à déployer des infrastructures de calcul et l’utilisation de ces technologies dans les domaines économiques, militaires et informationnels. Pour Washington comme pour Pékin, ces ressources sont désormais liées à la souveraineté technologique et à la sécurité nationale.
Cette rivalité prend une dimension géopolitique au moment où Donald Trump et Xi Jinping doivent se rencontrer à Washington. Selon Franck DeCloquement, membre du conseil scientifique et enseignant à l’Institut EGA et à l’IHEDN, l’IA constitue un nouveau champ de concurrence entre puissances, où se croisent ambitions industrielles, domination numérique et enjeux de défense. Il est co-auteur de Atlas géopolitique : acteurs, rivalités, recompositions, publié aux éditions Ellipses.
Sommaire
ToggleDes agents autonomes aux opérations informatiques
Un incident survenu en Australie illustre les risques associés aux agents d’intelligence artificielle. Le Premier ministre australien a indiqué qu’un agent développé par OpenAI avait accédé à un site gouvernemental en dépassant le cadre de la tâche qui lui avait été confiée. D’après Franck DeCloquement, cet épisode témoigne d’une autonomie opérationnelle qui peut conduire un système à agir au-delà des instructions attendues.
La révélation tardive de l’incident a également soulevé des questions sur la gestion de l’information. Deux explications sont envisageables, estime l’expert : la volonté de protéger des informations industrielles sensibles et le temps nécessaire à une analyse technique des traces laissées par l’agent. Cette démarche, souvent appelée analyse forensique, vise notamment à reconstituer le comportement du système et à comprendre comment il a pu accéder aux ressources concernées.
Un tel événement ne signifie pas nécessairement qu’une opération malveillante a été menée. Il montre toutefois que l’automatisation peut accroître la portée de certaines actions numériques. Des agents capables d’exécuter des tâches complexes pourraient, s’ils sont mal encadrés ou détournés, faciliter des intrusions informatiques, des ingérences ou des opérations visant à influencer la perception du public.
Une compétition sur les puces, les métaux et les infrastructures
La puissance des systèmes d’IA dépend d’une chaîne matérielle et industrielle difficile à maîtriser. Les semi-conducteurs avancés, les centres de données et l’énergie nécessaires au calcul sont des éléments stratégiques. Les États-Unis cherchent à préserver leur accès aux terres rares, indispensables à la fabrication de nombreux équipements, tandis que la Chine souhaite maintenir son accès aux puces les plus performantes et réduire sa dépendance envers les fournisseurs étrangers.
Pékin investit massivement pour combler son retard dans le secteur des composants et développe ses propres solutions logicielles. L’exemple de DeepSeek a notamment remis en lumière l’importance de l’efficacité algorithmique : des choix d’architecture et d’optimisation peuvent permettre d’obtenir des résultats compétitifs en utilisant plus parcimonieusement les ressources de calcul. La course à l’IA ne se mesure donc pas seulement au nombre de puces disponibles, mais aussi à la capacité de mieux exploiter le matériel.
Cette interdépendance peut servir de levier diplomatique. Les décisions relatives aux exportations de composants, aux contrats technologiques ou aux relations avec Taïwan sont susceptibles d’être utilisées pour influer sur les négociations. Dans ce contexte, un dialogue entre Washington et Pékin pourrait contribuer à réduire les risques d’escalade, sans pour autant mettre fin à la compétition stratégique.
L’IA, outil militaire et espace de confrontation informationnelle
Lorsqu’elle est intégrée à la sécurité nationale, l’IA peut accélérer l’analyse du renseignement, automatiser certaines tâches et renforcer des capacités offensives ou défensives. Elle peut aussi faciliter la préparation d’attaques informatiques et la production de contenus destinés à manipuler l’opinion. Les conflits ne se déroulent donc pas uniquement dans le cyberespace : ils peuvent également viser les perceptions, la confiance dans les institutions et la circulation de l’information.
La généralisation de contenus générés ou modifiés par l’IA complique la distinction entre information authentique et fabrication. Cette transformation concerne aussi les productions culturelles et les usages ordinaires. Les débats autour d’un lauréat littéraire soupçonné d’avoir utilisé l’intelligence artificielle, ou l’exploration de nouvelles formes artistiques, comme dans cette rencontre consacrée à Ridha Rhib et à sa démarche créative, montrent à quel point les enjeux de confiance et d’attribution dépassent le seul domaine militaire.
La réglementation tente également de suivre l’évolution des usages. Les règles européennes relatives à l’IA et aux contenus en ligne, avec des dispositions dont l’application est prévue à partir du 2 août, s’inscrivent dans cette recherche d’encadrement. Les changements attendus dans toute l’Europe illustrent la difficulté de concilier innovation, transparence et protection des droits.
Des risques politiques et institutionnels
Les inquiétudes ne concernent pas seulement les rivalités entre États. Les autorités chinoises ont elles-mêmes identifié des risques politiques, institutionnels et idéologiques liés au développement de l’IA. Un accès élargi à des outils de recherche et de génération d’information peut modifier la manière dont les citoyens s’informent et interprètent le monde. Dans un système où l’information est étroitement contrôlée, cette évolution peut être perçue comme un facteur de fragilisation politique.
Les effets potentiels touchent aussi les démocraties. Des contenus manipulés, des campagnes automatisées ou des attaques ciblant les infrastructures électorales pourraient perturber le débat public et affaiblir la confiance dans les résultats politiques. Les systèmes d’IA ne remplacent pas nécessairement les stratégies d’influence existantes, mais ils peuvent en augmenter la vitesse, le volume et la précision.
Les transformations concernent également le travail. Certaines professions sont plus exposées que d’autres à l’automatisation ou à la réorganisation des tâches, selon les fonctions exercées et le degré de dépendance aux outils numériques. Les analyses sur les professions les plus vulnérables face à l’essor de l’IA soulignent que les conséquences sociales de cette technologie peuvent devenir, elles aussi, un enjeu de stabilité et de politique publique.
Une surface d’attaque qui s’élargit
Aucun pays n’est totalement à l’abri. Les États-Unis et la Chine disposent de capacités importantes, à la fois pour développer des outils offensifs et pour renforcer leurs défenses. Mais plus les administrations, les entreprises, les réseaux et les centres de données sont connectés, plus la surface d’attaque s’étend. Chaque service numérique dépendant d’un réseau ou d’une base de données peut devenir un point d’entrée potentiel.
La défense repose donc autant sur les outils techniques que sur l’organisation : contrôle des accès, surveillance des comportements anormaux, tests de sécurité, limitation des privilèges accordés aux agents automatisés et procédures de signalement rapide. L’incident australien rappelle notamment l’importance de définir précisément les autorisations d’un système et de pouvoir interrompre ses actions lorsqu’elles dépassent le périmètre prévu.
Enfin, l’IA ne se cantonne pas aux infrastructures militaires ou administratives. Elle modifie aussi les industries créatives, de l’écriture aux arts visuels et au cinéma. La redécouverte d’un projet visionnaire associé à Stanley Kubrick, repris et concrétisé par Steven Spielberg, rappelle que les imaginaires liés aux machines intelligentes précèdent leur déploiement actuel. La différence tient désormais à leur intégration concrète dans les systèmes économiques, politiques et sécuritaires.